C’est au grand mystère du Macrocosme en regard du microcosme que nous conduit la Bhagavad-gîtâ : la contemplation de Krishna
dans sa nature la plus haute, celle de l’Homme en tant que tel, en tant qu’UN face à lui-même :



« C’est là une des plus belles descriptions que l’humanité ait jamais entendues, aussi bien par sa forme artistique que par son contenu philosophique. Ardjouna se sert de mots qu’il prononce pour
la première fois, dont il n’a pas l’habitude et qu’il n’aurait jamais pu employer auparavant ; il ne les connaissait même pas. En paroles tirées des profondeurs de son être, il décrit ainsi ce
qui se révèle à lui quand il contemple le grand Krishna :

« Tous les Dieux, je les vois dans ton corps, ô Dieu, ainsi que toutes les légions d’êtres : Brahman, le Seigneur sur son trône de lotus, tous les Rishis et les serpents célestes. Je te vois
constitué de nombreux bras, corps, bouches et yeux ; je te vois partout, infini dans ta forme ; en toi je ne vois ni fin ni milieu, ni commencement, ô Seigneur du Tout. Ô toi qui m’apparais dans
toutes les formes, toi qui m’apparais avec un diadème, une massue et un glaive, je te vois comme une montagne en flamme, rayonnant de tous côtés. Mon regard est ébloui comme par un flamboiement
de lumière solaire s’étendant à l’infini […] Devant un corps si gigantesque, devant ses multiples bouches, ses bras, ses jambes, ses pieds, ses nombreuses gueules armées de dents, l’univers est
pris de tremblement, et je tremble moi aussi. Je vois en toi celui qui ébranle le ciel, le Rayonnant, celui dont les yeux sont comme d’immenses flammes. Mon âme est tremblante. Je ne trouve rien
de solide, aucun repos, ô grand Krishna qui pour moi est Vishnou lui-même… »

Voilà comment parle Ardjouna quand il est seul avec lui-même et que son propre être lui apparaît objectivisé. Nous nous trouvons là devant un grand secret cosmique, mystérieux non par son contenu
théorique, mais à cause du sentiment écrasant qu’il doit éveiller en nous si nous cherchons à bien comprendre. Il est plus mystérieux que tout ce qui, dans le monde, a jamais frappé la
sensibilité humaine. » (R. Steiner)



Puis lorsqu’il se trouve à l’aube de la grand bataille de Kouroukshétra :

« Quand Krishna lui-même s’adresse à Ardjouna, il s’exprime ainsi :

« Je suis le Temps qui anéantit tous les mondes. Je suis apparu pour faire avancer les hommes. C’est toi qui va être cause de leur mort au combat ; mais même sans toi, ils sont voués à la
mort, tous ces guerriers qui sont là-bas en rangs. C’est pourquoi il faut t’élever sans crainte. Tu dois acquérir de la gloire et vaincre l’ennemi. Réjouis-toi de la victoire qui est en vue et de
ce que tu vas régner. Ce n’est pas toi qui les auras tués s’ils succombent dans la lutte. Ils sont déjà tous tués pour moi avant que tu aies pu les atteindre. Tu n’es qu’un instrument, c’est ta
main seule qui combat. Drona, Bhîshma, Karna et les autres héros que j’ai tués, qui sont déjà morts, tue-les pour que mon action se manifeste. S’ils périssent dans la Mâyâ, tués par moi, tue-les.
Et ce que j’ai fait sera en apparence arrivé par toi. Ne tremble pas. Tu ne peux rien faire que je n’aie déjà fait. Combat donc, ils tomberont sous ton glaive, ceux que j’ai tués. »

Nous savons que tout ce qui se passe ainsi comme un enseignement donné par Krishna aux fils de Pândou est raconté à Ardjouna par le conducteur du char de Dhritarâshtra. Le poète ne nous dit pas
directement : voilà comment Krishna parle à Ardjouna. Il dit que Sanjaya, le conducteur du char de Dhritarâshtra, le raconte au héros aveugle, au roi des Kourous. Après quoi il poursuit :

« Et lorsque Ardjouna, tremblant et les mains jointes, a entendu la parole de Krishna, il s’adresse de nouveau à celui-ci en balbutiant de frayeur et se prosternant très bas devant lui :  » Le
monde se réjouit de ta gloire et se consacre à toi avec vénération. Les Rajas – ce sont les esprits – s’enfuient épouvantés de tous côtés. Les légions saintes s’inclinent toutes devant toi.
Pourquoi ne s’inclineraient-elles pas devant le premier Créateur qui est encore plus digne que Brahmâ ? »

Nous sommes vraiment ici devant un mystère cosmique. Que dit en effet Ardjouna lorsqu’il voit devant lui son propre être en chair et en os ? Il s’adresse à cet être comme s’il le considérait
comme supérieur à Brahmâ lui-même. Nous sommes ici devant un mystère. Car lorsque l’homme s’adresse ainsi à son propre être, il faut entendre ses paroles en se disant qu’aucune des impressions,
aucune des idées, des notions auxquelles on fait appel dans la vie courante ne permet de les comprendre. Rien ne serait plus dangereux que d’interpréter ces paroles en y appliquant un sentiment
qu’on pourrait avoir d’ordinaire. Si l’on ne ressentait pas dans les paroles d’Ardjouna le plus grand des mystères cosmiques, la folie, la mégalomanie seraient peu de choses à côté de la maladie
dont serait atteint celui qui voudrait appliquer ce genre de sentiment à l’égard de Krishna, c’est-à-dire de sa propre nature supérieure.

« Ô toi, Maître des Dieux, tu es sans fin, tu es le Sublime, tu es à la fois l’Être et le Non-Être ; tu es le plus grand des Dieux, le plus ancien des Esprits ; tu es le plus précieux trésor
du Tout universel, tu es celui qui sait, tu es le plus conscient de tous les êtres, tu embrasses l’univers tout entier ; tu as en toi toutes les formes qui peuvent exister. Tu es le vent, tu es
le feu, tu es la mort, tu es la mer cosmique en perpétuel mouvement ; tu es la lune ; de par ton nom même, tu es le plus grand des Dieux ; tu es l’ancêtre du plus grand des Dieux. La vénération
t’est due mille et mille fois, et plus encore que cette vénération doit te venir de tous côtés. Tu es tout ce qu’un être humain peut jamais être. Tu es plus puissant que la totalité de toutes les
forces possibles. Tu accomplis tout et tu es en même temps le Tout. Si, impatient et te tenant pour mon ami, je t’ai appelé étourdiment, familièrement « Krishna », « Yiva », ami, ignorant ainsi ta
majesté sublime – si dans ma faiblesse je ne t’ai pas honoré comme il se doit, dans le mouvement ou dans l’immobilité, dans le monde divin ou dans la vie quotidienne – que tu aies été seul ou
réuni à d’autres êtres – je demande pardon à ton Immensité. Toi, le Père de l’univers, toi qui mets en mouvement le monde où tu es toi-même en mouvement, toi qui est le Maître supérieur à tout
autre, toi que personne n’égale, toi auquel on ne peut rien comparer dans les trois mondes – je me prosterne devant toi, j’aspire à ta grâce, ô Seigneur qui te manifeste dans tous les univers. Je
vois en toi ce que je n’ai jamais vu. Je frémis de crainte. Montre-moi ta forme, ô Dieu. Sois-moi favorable, ô toi le Dieu des Dieux, l’origine de tous les mondes. »

Nous sommes vraiment là devant un mystère quand l’être humain s’adresse ainsi à un être humain. Alors Krishna dit à son disciple :

« Je me suis révélé à toi par grâce. Tu vois devant toi, évoqué par enchantement, mon être le plus élevé, lumineux, incommensurable, primordial. Tel que tu me vois, nul autre ne m’a vu. Tel
que tu me vois avec les forces qui te sont maintenant accordées par grâce, je n’ai jamais eu connaissance de ce qui se trouve dans les Védas, je n’ai jamais été touché par les sacrifices qui
m’ont été offerts. Aucune offrande n’est arrivée jusqu’à moi, aucune étude ne s’est élevée jusqu’à moi ; ni les cérémonies, ni l’expiation la plus pénible ne permettent de me contempler dans la
forme que je revêts actuellement, la forme humaine dans laquelle tu me contemple en ce moment, ô grand héros. Pourtant tu ne dois pas avoir peur, tu ne dois pas être troublé par l’aspect
effrayant de ma forme. Libre de toute crainte, comblé par l’Esprit, tu me contempleras de nouveau tel que tu me connais dans ma forme actuelle. »



Et le récit que fait Sanjaya à Dhritarâshtra l’aveugle se poursuit ainsi :

« Lors donc que Krishna eut ainsi parlé à Ardjouna, celui qui est incommensurable, sans commencement ni fin, celui qui est supérieur à toutes les formes, disparut, et Krishna se montra de
nouveau dans sa forme humaine comme s’il voulait par son apparence amicale, tranquilliser celui qui avait eu si peur. Ardjouna dit alors :  » Maintenant que j’ai de nouveau sous les yeux ta forme
d’homme, mon savoir me revient. Je reprends conscience et je redeviens celui que j’étais.  » Krishna reprend :  » Cette forme qu’il est si difficile de contempler, que tu as reconnue comme étant la
mienne, c’est celle que les Dieux aspirent sans cesse à regarder. Les Védas n’en donnent pas connaissance, elle n’est accessible ni par la pénitence, ni par les dons ou des sacrifices, ni par
quelque cérémonie que ce soit. Rien de tout cela ne me révèle sous cette forme que tu as vue.

Seul celui qui sait s’isoler, se libérer des Védas, de toute expiation, de tout sacrifice, de tout culte, pourra me contempler sous cette forme, me reconnaître et ne faire qu’un avec moi.
Celui qui agit comme je le lui suggère, celui qui m’honore et m’aime, celui qui ne tient pas compte du monde et qui est plein d’amour pour tous les êtres, celui-là vient à moi, ô mon fils de la
lignée de Pandou.»
» (R. Steiner)

Avatar direct de Vishnou trente et un siècles avant Son incarnation dans une chair humaine, Krishna manifestait alors ainsi la totalité de la réalité du Verbe – du triple Logos à venir – en
exprimant ici par avance ce qu’Il exprimerait un jour sous les traits de celui qui devait devenir le Porteur du Christ. Aussi Rudolf Steiner put-il conclure :

« Nous sommes là devant un mystère cosmique dont la Gîtâ nous dit qu’il a été communiqué à l’humanité à une heure solennelle, l’heure où, l’antique clairvoyance dépendant du sang ayant disparu,
l’âme humaine a dû chercher de nouvelles voies vers l’Infini, vers l’Impérissable. Ce mystère nous est annoncé afin que nous voyions également tout ce qui peut devenir dangereux pour l’homme
lorsque étant sorti de lui-même, il a vu sa propre nature. Ce mystère humain et cosmique qui est celui de notre propre essence, telle qu’elle se révèle à une véritable connaissance de soi,
constitue la plus grand énigme de l’univers. Il ne nous est permis de nous le représenter que si nous pouvons le faire avec humilité. Aucune faculté de compréhension ne suffit pour aborder ce
mystère ; il y faut le sentiment approprié. Personne ne peut s’en approcher, tel qu’il s’exprime dans la Gîtâ, s’il ne le fait pas avec vénération. Seul ce sentiment permet de l’appréhender.
»

(R. Steiner, La Bhagavad-gîtâ et les épîtres de saint Paul, Paris, 1976, 3ème conf.)

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