KRISHNA :

Ta pensée plongée en moi, Arjuna,
gardant ton détachement intérieur
et faisant de moi ton refuge,
ainsi, sans aucun doute, sauras-tu qui je suis
dans ma totalité.
Écoute!

Je vais, sans rien laisser dans l’ombre,
te dire la connaissance
et la perception qu’on en a.
Une fois cette connaissance acquise,
il ne reste ici-bas absolument plus rien
à connaître.

Parmi des milliers d’hommes, il en est peu
qui tendent vers ce but.
Et même parmi ceux qui font tous leurs efforts
et y parviennent,
il en est peu qui réellement me connaissent.

Terre, Eau, Feu, Air, Éther, Pensée, Conscience
et sens du Moi,
telles sont les huit divisions de ma Nature.

Elle est manifestée.
Mais sache que je possède
une autre nature,
non-manifestée,
incarnée dans l’être vivant :
c’est elle qui soutient le monde.

Elle est le creuset de tout ce qui existe,
sache-le.
C’est moi qui suis, de l’univers entier,
et l’origine et le terme.

Au-delà de moi, rien n’existe, Arjuna.
Tout l’univers est suspendu en moi
comme sur un fil
des myriades de perles.

Je suis la saveur dans les eaux, Arjuna,
je suis la lumière, et du soleil et de la lune,
je suis dans les Veda le mantra Om,
je suis le son dans l’éther
et je suis la vitalité dans l’homme.

Je suis le parfum sacré de la terre
et je suis l’éclat dans le feu,
je suis la vie dans ce qui existe,
je suis l’ardeur chez les ascètes.

De ce qui est, je suis le germe, sache-le, Arjuna,
le germe immémorial.
Je suis la clairvoyance chez les sages,
je suis la gloire des héros,

je suis la force des forts, une force
affranchie de désir et de passion.
Je suis en toute chose le désir
en harmonie avec l’ordre cosmique, Arjuna.

Et les états de la nature, la transparence de l’aurore,
la fièvre de midi, la pesanteur du soir,
sache que c’est de moi qu’ils viennent,
mais moi je ne suis pas en eux,
c’est eux qui sont en moi.

Abusé par ces trois états faits de matière,
tout cet univers que voici
n’a pas conscience que je suis au-delà,
que je suis immuable.

Divine, en effet, mais aussi matérielle
est ma forme manifestée,
il est ardu d’aller au-delà d’elle.
En vérité, qui se tourne vers moi
passe au-delà de cette forme.

Abusés par leurs actes, hommes tombés très bas,
ils ne se tournent pas vers moi,
ceux dont ma forme étouffe la conscience,
ils gisent au coeur des ténèbres.

Ils sont de quatre sortes, Arjuna, les êtres aux actes justes
qui ont part à ce que je suis :
l’homme livré au destin, l’homme qui désire connaître,
l’homme qui a pour but la richesse
et l’homme empli de connaissance.

D’entre eux, seul ce dernier,
sans cesse intérieurement détaché,
a part à la Conscience.
Pour lui, je suis cher, plus que tout,
et lui, pour moi, est cher.

Précieux, ils le sont tous, mais celui qui connaît,
il est vraiment lui-même,
c’est ma pensée :
par son détachement, il est en moi
comme en la voie la plus haute.

C’est au terme de naissances sans nombre
qu’un être qui connaît trouve refuge en moi.
Très difficile à rencontrer, l’âme profonde
qui sait que je suis toute chose.

Obnubilés par leurs désirs, les hommes
vont à d’autres dieux.
Cherchent-ils la maîtrise d’eux-mêmes ?
Leur nature est toujours leur maître.

Quiconque désire prier une forme
que la foi lui rend accessible,
cette foi, c’est moi qui l’accorde
et qui la rends constante.

Sa foi en fait un être détaché,
il cherche à se concilier cette forme,
les désirs qu’alors il éprouve,
c’est moi, en effet, qui les donne.

Mince est le gain pour ceux
dont la vision est courte.
C’est par le sacrifice qu’on accède aux dieux,
c’est en partageant ma nature qu’on vient à moi.

Moi qui suis au-delà des formes,
on me croit présent dans les formes,
c’est manquer de discernement.
C’est ignorer que ma nature est au-delà,
hors de tout changement
et à rien comparable.

Je ne suis pour personne visible,
ma propre création me cache.
Ainsi abusé, le monde ne voit pas
que je suis au-delà de l’espace et du temps.

Je connais les formes qui furent
et celles qui existent, Arjuna,
je connais les formes futures,
mais nul ne me connaît.

Surgie de la rivalité entre désir et répulsion,
la dualité rend aveugle, Arjuna.
C’est pour cela que dans le monde manifesté
toutes les formes ont une cécité totale.

Mais ceux que plus rien n’affiige,
les êtres aux actes justes
et, par là, affranchis de la dualité opaque,
ces êtres ont part à ma nature,
inébranlablement.

C’est en cherchant, une fois entré en moi,
à s’affranchir de la vieillesse et de la mort
qu’on voit que l’âme incarnée tout entière
et que l’action dans sa totalité
sont en réalité Conscience.

Voir que je ne fais qu’un avec l’âme des choses,
avec l’âme des dieux, avec l’âme du sacrifice,
le voir même à l’instant du grand départ,
c’est me voir d’une esprit enfin libre.

Bhagavad Gîtâ – VII – « De la perception de la connaissance » – (Mahâbhârata, chant VI : Bhismaparvan)

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